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Ancien directeur du CNAPS: 1ère condamnation dans l'entourage du préfet

8 Septembre 2020 , Rédigé par 83-629 Publié dans #Revue de Presse, #cnaps

Selon nos informations, l’ancien directeur de cabinet du préfet Alain Gardère vient d'écoper de trois mois de prison avec sursis pour «complicité d’abus d’autorité» et «complicité de détournement de fonds publics». Le haut fonctionnaire devrait bientôt être renvoyé en correctionnelle.

C’est le premier à avoir discrètement comparu dans la tentaculaire affaire Gardère. Selon nos informations, confirmées de source judiciaire, Pierre Cournil, 48 ans, a été condamné mercredi par le tribunal judiciaire de Paris à trois mois d’emprisonnement avec sursis et 20 000 euros d’amende pour «complicité d’abus d’autorité et de détournement de fonds publics». Jugé sur reconnaissance préalable de culpabilité, une procédure de «plaider coupable» qui lui permet d’éviter un procès public, il ne devrait pas faire appel. Pendant un peu plus d’un an, jusqu’en janvier 2016, ce commandant de police a été directeur de cabinet du préfet Alain Gardère, alors patron du Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps).

Ce dernier est accusé d’avoir utilisé sa position à la tête de l’établissement public pour obtenir des décisions favorables à des connaissances en échange de contreparties. Selon la juge d’instruction chargée du dossier, Aude Buresi, Pierre Cournil a «sciemment assisté» Alain Gardère dans le traitement de certains de ces dossiers. Contactée, son avocate n’a souhaité faire aucun commentaire.

Lorsqu’on lui propose de devenir directeur de cabinet d’Alain Gardère, fin 2014, Pierre Cournil travaille depuis déjà deux ans au Cnaps, où il est entré comme adjoint à la délégation territoriale d’Ile-de-France. Le jeune commandant ne connaît pas personnellement le préfet, mais il a déjà travaillé sous ses ordres quand celui-ci était directeur à la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne. La carrière fulgurante de Gardère est intimement liée aux réseaux sarkozystes. Après son passage à la préfecture de police de Paris, il est nommé en 2011 directeur de cabinet adjoint de Claude Guéant Place Beauvau, avant d’être propulsé préfet délégué pour la sécurité à Marseille.

Emploi ouvertement «fictif»

Son étoile pâlit brutalement un an plus tard après l’arrivée de François Hollande à l’Elysée, mais le haut fonctionnaire ne tarde pas à se refaire grâce à son entregent. Après un détour comme préfet délégué à la sécurité de Roissy, poste stratégique qui lui permet déjà de rendre de nombreux services, Gardère est nommé début 2015 directeur du Cnaps, établissement public nouvellement créé avec pour mission de professionnaliser et réguler le gigantesque secteur de la sécurité privée.

Un objectif louable sur le papier, tant les dérives sont nombreuses dans la profession. Mais des écoutes judiciaires versées à la procédure semblent montrer qu’Alain Gardère a surtout utilisé son poste à la tête du Cnaps pour étoffer son carnet d’adresses et élargir son cercle d’obligés. «Parmi les rendez-vous de son agenda, nombre d’entre eux n’avaient pas forcément de caractère professionnel mais étaient plutôt destinés à entretenir son réseau d’amitiés», souligne la juge d’instruction.

Dans ce flot de rencontres plus ou moins informelles, Alain Gardère est régulièrement sollicité pour faciliter diverses démarches administratives : obtention d’un titre de séjour, rétablissement d’un permis de conduire suspendu, accélération pour la délivrance d’un passeport, renouvellement d’une carte d’identité en urgence. Et il ne se fait pas prier pour multiplier les passe-droits. La plupart de ces demandes, qui se situent «hors de ses missions légales», l’amènent à solliciter «quasi quotidiennement» la préfecture de police de Paris. «La charge induite par ses activités l’amenait à déléguer une bonne partie à son directeur de cabinet, Pierre Cournil», poursuit la magistrate.

En garde à vue, puis lors de ses interrogatoires, M. Cournil s’est longuement expliqué sur les conditions de sa mission et les difficultés liées au comportement «inadapté» de son patron. «M. Gardère a un tempérament directif, parfois colérique et peut passer très rapidement du calme à l’énervement. Les personnes qui y sont confrontées n’oublient pas. […] Lorsque sa décision est prise, on ne revient pas dessus. Dire non, c’est aller au conflit et à l’affrontement.»

Face à la charge de travail qui pèse sur lui, le directeur de cabinet finit immanquablement par s’exécuter. «Plutôt que d’avoir les questions incessantes de M. Gardère, je préférais gérer rapidement et passer à autre chose, explique-t-il. Quelques fois, après avoir exprimé mon opinion divergente, si M. Gardère me demandait de finaliser quand même le dossier, je le faisais. Avec le recul, je n’avais peut-être pas tous les éléments, ni le discernement qui m’aurait conduit à ne pas le faire.»

Parmi les demandes auquel le dircab a vainement tenté de s’opposer, l’embauche de Bley Bilal Mokono comme «chargé de missions» au Cnaps, un emploi ouvertement qualifié de «fictif» dans plusieurs échanges. Ancien délégué national du Parti socialiste faisant état d’expériences au sein des services d’ordre des partis politiques, M. Mokono revendique d’illustres appuis politiques, comme Claude Bartolone ou Manuel Valls, à l’époque respectivement président de l’Assemblée nationale et Premier ministre. Le conseiller chargé des affaires parlementaires de François Hollande à l’Elysée, Bernard Rullier, se fend lui-même d’une lettre de recommandation. «J’ai été choisi sur mes compétences, à la suite de plusieurs entretiens», s’est défendu Bley Bilal Mokono. Des compétences pourtant «peu en accord avec les besoins du Cnaps», selon la juge d’instruction. «M. Rullier m’avait dit que M. Mokono avait joué un rôle actif dans les remontées d’informations concernant les dysfonctionnements de la sécurité de l’Elysée», a insisté Pierre Cournil pour justifier cette embauche, qui lui vaut d’avoir été condamné pour «complicité de détournement de fonds publics».

«Défilé Chanel»

En échange de ses services, le préfet Gardère n’est pas insensible à une «certaine réciprocité». Lorsqu’il intervient auprès du rectorat pour faciliter le transfert de lycée des enfants d’une de ses connaissances dont l’activité est la vente de vin, le père commerçant s’empresse de faire livrer un meuble télé chez son épouse. Et quand il sollicite le directeur d’Aéroports de Paris (ADP) pour qu’un de ses amis obtienne une franchise de restauration rapide sur le site de Roissy, le bienfaiteur a droit à une semaine en Corse.

Au cours des investigations, les enquêteurs ont établi la longue liste des contreparties dont a bénéficié Gardère : invitations dans des restaurants étoilés, places de concert VIP, mise à disposition d’un chauffeur, voyages, prêts de véhicules, caisses de vin, cadeaux divers… De nombreuses écoutes témoignent de ce mélange des genres incessant, à l’image de cet échange surréaliste entre le préfet et son directeur de cabinet au sujet d’un patron de boîte de sécurité qui vient d’obtenir un agrément, le 5 octobre 2015. «Oui, je vous embête une seconde, c’est Pierre. J’ai eu un coup de fil de T. qui nous invite demain au défilé Chanel à 10 heures. Il voulait nous remercier…» rapporte Cournil. «D’accord… et les soldes privées, c’est quand ?» rétorque Gardère.

Souvent, l’appartenance maçonnique du préfet transparaît dans les écoutes. Certains de ses interlocuteurs lui donnent du «très cher frère» («TCF») au téléphone. C’est le cas de Bernard B., associé dans une société de sécurité, qui veut candidater à un appel d’offres à l’aéroport de Nice. Mais le patron du Cnaps semble ignorer que l’homme a un casier judiciaire et que ses papiers ne sont pas en règles. Selon le code de la sécurité intérieure, toute personne ayant une mention sur son casier doit en effet obtenir l’aval d’un conseil de discipline pour espérer obtenir son agrément.

«Il se trouve que Bernard B. est connu, explique Pierre Cournil, gêné, à son patron.

— Ah bon ?

— Pour fraude fiscale. Vous saviez ça ?

— … Ah ben non, je ne le savais pas.

— Et là c’est du pénal.»

Pas de quoi décourager le préfet pour autant : «Oui, oui, mais il lui faut l’agrément le plus rapidement possible parce que pour répondre à l’appel d’offres de l’aéroport de Nice, il en a besoin.

— Oui mais c’est ce que j’allais vous dire, j’ai appris qu’il passait en discipline…

— Faut pas les faire passer en discipline, on régularise et puis c’est tout», tranche le directeur du Cnaps.

Une attestation délivrée par le Cnaps permettra finalement à l’entreprise de Bernard B. de décrocher l’appel d’offres à l’aéroport de Nice, d’un montant de 14 000 euros par mois. «S’agissant de la franc-maçonnerie, je voudrais dire que je n’ai rien à voir avec la loge de M. Gardère», a tenu à préciser Pierre Cournil dans le bureau de la juge.

Volet immobilier

Rattrapé en janvier 2016, Alain Gardère a été mis en examen pour «corruption passive», «abus d’autorité», «détournement de fonds publics», «recel d’abus de biens sociaux», «prise illégale d’intérêts» et même «détention illicite d’une arme de catégorie B», deux armes de poing ayant été découvertes dans le coffre de son bureau. D’autres documents saisis lors de la perquisition ont permis depuis d’établir formellement des liens entre certaines personnes apparues au cours des investigations. Après avoir nié dans un premier temps toute contrepartie, Gardère a reconnu avoir bénéficié de divers avantages (repas gracieux dans des restaurants de luxe, prêts de véhicules, cadeaux, travaux gratuits pris en charge par un «ami»).

Le préfet a aussi admis avoir dissimulé des gains importants à l’occasion d’une opération d’achat-revente d’un immeuble, dont la plus-value a été reversée dans la participation de sa femme dans une société hôtelière. Ce volet immobilier est un des plus sensibles. En juillet 2015, Tracfin, le service antiblanchiment de Bercy, alerte le parquet de Paris sur la disproportion entre le patrimoine immobilier constitué au fil des ans par les époux Gardère et leurs revenus déclarés. Depuis l’enquête de l’IGPN a ­confirmé que le couple avait acheté pas moins de dix appartements en région parisienne entre 1989 et 2012. Cinq ont été acquis via la société France Pierre, dont un des sous-traitants vient aussi d’être ­condamné sur reconnaissance préalable de ­culpabilité pour «corruption active» et «blanchiment de fraude fiscale» à 25 000 euros d’amende, selon nos informations. Contacté, l’avocat d’Alain Gardère n’a pas donné suite à nos sollicitations.

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